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L'homme, l'artiste
Par Marie-Thérèse Zouein Tabet
Cinq années sont passées depuis notre première rencontre. Je l’attendais au Café des Lettres du Centre Culturel Français. Un homme de taille moyenne, la soixantaine passée, aux cheveux grisonnants, est apparu. Il tenait une pipe d’une main et une grosse sacoche de l’autre. Un collier cendre lui encerclait le menton. Il était vêtu d’une veste couleur kaki et portait un béret. Il faisait penser aux peintres de la place Montmartre. J’ai tout de suite su que c’était lui.
Depuis, une relation amicale et sincère s’est établie entre nous. Côtoyer Torossian, un être simple, réfléchi, détaché des mesquineries de la vie, engagé au service du naturel et du beau, est une expérience enrichissante. C’est une personne sensible, chaleureuse et cultivée, qui possède l’humilité des grands, une personne dont émanent la bonté et la noblesse. Il est heureux de transmettre son savoir. Il unit l’esprit aux connaissances, la malice au sérieux. Il n’est pas seulement un professeur de peinture, mais un être entier digne de porter le nom de “maître”.
C’est un humaniste, un homme universel, qui relie l’Orient à l’Occident.
Amoureux de cet Orient qui l’a vu grandir, il porte les stigmates de sa lointaine Arménie. Il évoque avec amertume l’exode de sa famille, la mort de son grand-père et de ses oncles, l’installation au Liban, à Bourj Hammoud, le long combat pour la survie, l’adoption de nouvelles habitudes.
A 22 ans , il va devoir quitter cette nouvelle patrie, rejoindre la ville lumière, Paris, pour se consacrer à l’art.
Ses premiers pas sont difficiles. Il a laissé tout un monde derrière lui : son grand amour, sa famille, sa mère chérie. Il ignore tout de ce Paris dont il a tant rêvé, il s’y sent malheureux, seul.
Le froid parisien, moins quinze degré, le verglas le font frissonner. Il a peu d’argent, peu d’effets personnels. Il connaît une seule adresse, celle d’une parente chez qui il va rester une semaine, avant de s’installer à la Cité universitaire. Il passe sa première quinzaine au lit, avec quarante degrés de fièvre.

Tourmenté, angoissé, il sent que Paris, le but de ses efforts, n’est que source de déchirement et de désespoir pour lui.
Un autoportrait accroché au mur de son atelier témoigne du désarroi de ses premiers jours parisiens. Torossian le regarde longuement avec un sourire mélancolique et murmure: “C’est la tristesse dans l’âme que j’ai peint cet autoportrait.”
Il fréquente l’Ecole des Beaux–Arts de Paris. Artiste, poète et musicien dans l’âme, il s’instruit et s’épanouit. Il fréquente les ateliers de Souverbi et de Brianchon. Il visite en même temps les musées, étudie de près les œuvres des grands maîtres. Il suit des cours intensifs à raison de 4 heures par jour sur un même sujet, un nu, par exemple. A la moindre erreur, Brianchon l’oblige à tout reprendre à zéro. Mais ses nus retiennent l’attention du maître, qui voit en lui un poète. Plus tard, le critique d’art André Weber abonde dans le même sens, quand il écrit :
“Torossian est un peintre poète qu’il faut suivre. C’est une révélation.” Torossian se souvient de son professeur avec un respect mêlé d’affection: “Maître Brianchon, c’était la sensibilité, la luminosité, le coup tranchant. C’était un peintre de la lignée de Vuillard, de Bonard, un aristocrate qui inspirait le respect.”
L’étudiant Torossian ne se contente pas de fréquenter les musées parisiens, il visite aussi ceux du Prado, de Vienne, de Belgique, de Hollande, d’Italie, d’Allemagne. Il expose aussi, à Saint Germain des Prés, et obtient une bonne critique dans les journaux parisiens, dont Art et Spectacle. “Il s’agissait d’une critique authentique, non d’une relation sociale et médiatique.”
Ayant terminé ses études, Torossian rentre au Liban, “son” pays, auquel il est profondément attaché. Le Liban est sa source d’inspiration, autant que sa muse, la femme. La nature, les lieux, de Anjar à Bourj Hammoud, les balades au bord de la mer et les séjours en montagne sont pour lui une source d’inspiration et de bonheur. Les couleurs, la lumière, les formes parlent à la sensibilité de l’artiste et l’incitent à s’exprimer. Eternelle ressource, sans cesse renouvelée au fil des ans et des états d’âme, le Liban est son refuge, mais aussi un lieu de relations humaines intenses.
“J’aime sortir de chez moi, dit Haroutioun Torossian, me retrouver dans la rue, sentir la convivialité des gens. C’est quelque chose d’exceptionnel. Les ‘bonjour, M. Torossian’ par ci, les ‘comment vas-tu, Harout’ par là me remplissent de bonheur. Cette affection, cette chaleur humaine me manquent partout ailleurs. Je ne peux pas vivre sans elles. Je ne peux pas vivre sans notre soleil, sans ma promenade au bord de la mer à Raouché. Cela me manque à l’étranger.”
Un jour, sur une terrasse du bord de mer, il parla du bonheur de respirer l’air pur de la mer, d’admirer le coucher du soleil, de flâner librement. Il aime aussi la simplicité des coutumes libanaises. “Admirez cette montagne, le Sannine, ses flancs enneigés, cette mer, rassurante malgré la tempête, il ne nous manque qu’un peu de civisme pour vivre heureux. Personne ne peut détruire notre attachement à notre pays, nous empêcher de vivre et de nous exprimer librement. C’est notre force.” Il passe de longues heures à contempler la montagne, à respirer à pleins poumons l’air marin, il parle avec enthousiasme d’Anjar, de Bourj Hammoud, de son quartier, de sa maison, de son atelier.
Un après midi, à l’interruption du travail, il regarde par la fenêtre, méditatif, et dit : “Le Liban et l’Arménie sont mes parents, la France, ma culture, le puits de mon savoir.” Il ne peut dissocier la patrie de ses aïeux des pays qui l’ont affectueusement adopté. Il est plein de la sensibilité inspirée par le Liban, de la force et de la ténacité léguées par l’Arménie, du savoir acquis en France.
Harout Torossian a ambitionné d’être peintre dès sa plus tendre enfance. La peinture était, est, toute sa vie. Ses moyens limités ne l’ont pas empêché de poursuivre son rêve, au contraire, ils l’ont motivé davantage. Il a travaillé dur pour atteindre son but, il a mis sa force et sa volonté de conquérant au service de son idéal d’artiste.
“Je me suis inscrit à un cours de peinture à l’âge de 17 ans. Je travaillais dur pour acheter des couleurs. Avant, je n’avais même pas de toile, je peignais sur n’importe quoi. Un jour, j’ai fait le portrait de mon grand-père sur un morceau de plastique. En fait, ce n’était pas mon vrai grand-père, mais le second mari de ma grand-mère. Elle l’a épousé pendant la déportation, après la perte de sa famille à lui, afin d’assurer la protection de ses propres enfants. Les ottomans ont tué aussi tous les membres de la famille de mon père. J’ai grandi dans une atmosphère de tristesse générée par les souvenirs douloureux du Génocide. Mon peuple est pacifique, mais les massacres l’ont marqué : nous ne pouvons pas oublier le mal qui nous a été fait. Malgré tout ce mal éprouvé, je suis incapable de tuer en être humain.”
Torossian est aussi incapable de rancune. Dernièrement, renversé par un chauffard qui conduisait follement, il n’a pu s’empêcher de le recevoir aimablement et de dire: “J’ai gagné un ami.” Il est resté 6 semaines à l’hôpital et la cérémonie de remise de médaille, qui devait avoir lieu en ce moment, a été retardée de plusieurs mois.
Torossian a une conception très sévère de son art. “La peinture est un métier, dit-il, on ne naît pas peintre, on apprend à le devenir. Peindre est une affaire sérieuse, dont il faut respecter les normes et les conditions. On peint avec l’esprit et les sens. La peinture est une œuvre pensée, non une improvisation. C’est une composition, un ordre, un matériel, dont la surface doit correspondre à la sensibilité de l’artiste. Le secret réside dans la touche. Une peinture est faite de nuances, de valeurs, de sensibilité, elle doit se distinguer de la photo. Peindre n’est pas copier la nature, c’est faire sentir la nature avec sa propre sensibilité, c’est faire vibrer une corde intérieure. La copie de la nature c’est de l’anti-peinture ! Peut-on embrasser une sculpture de plâtre à la place d’une fille? La peinture-photo est cette sculpture en plâtre. Même dans une peinture monochrome il y a des nuances qui la distinguent d’une reproduction servile. L’art, c’est la nature, la réalité, mais transcendée dans une création harmonieuse. Le spectateur ordinaire et l’artiste n’observent pas un tableau de la même manière. L’œuvre est réussie, lorsqu’elle est sentie, expressive, vivante. Maîtriser son travail, harmoniser formes et couleurs est nécessaire ; y ajouter sa sensibilité, personnaliser sa peinture, c’est créer une œuvre d’art achevée.”
Il condamne certaines pratiques contemporaines. “Toute personne qui trace une ligne, qui forme une tache, griffonne une stupidité sur un bout de papier, de toile, ou qui malaxe la terre, prétend être un artiste. Pas simplement un peintre, un poète, un musicien ou un sculpteur ordinaire, mais un Artiste. Autrefois, être peintre, poète, musicien ou sculpteur c’était avoir un destin particulier, être artiste était encore plus exceptionnel. Maintenant, de nombreux critiques bafouent l’art et ses exigences. On ne pense qu’au profit, de connivence avec les usurpateurs de l’art. Il faut combattre ces pratiques ,
reprendre le dessus. Ces mesquineries disparaîtront un jour, l’art vrai, intemporel, universel, renaîtra de ses cendres.”
Par contre, il parle avec chaleur et enthousiasme des grands maîtres de la peinture, des italiens, des hollandais, des flamands, des espagnols, des impressionnistes, dont il cite parfois les propos.
“Les ombres de Rubens sont spécifiques, comme la touche de Goya est particulière. Degas fustige ceux pour qui tout semble facile, parce qu’ils ne savent pas. Leonardo trouve la beauté absolue dans la pyramide, composition parfaite, dont la loi répond le mieux au regard. Il n’a signé que 12 tableaux, mais a fait des centaines d’études pour une même œuvre.”
Il parle avec admiration des flamands et des hollandais et s’arrête longuement sur Vermeer.
“C’est un artiste étranger au circuit habituel, le sommet de la peinture universelle. Marcel Proust adorait sa ‘Vue de Delft.’ La critique lui attribue aujourd’hui moins de trente-cinq tableaux. Mais ce sont des pièces uniques. C’est un peintre méticuleux, minutieux, grand compositeur, qui peint la lumière, non les objets. Et il peint pour son plaisir, pour un cercle limité d’amis. Les toiles de Vermeer peuvent être considérées comme les natures mortes les plus parfaites de l’art européen. C’est “une vie silencieuse”, un stilleben, un songe d’une réalité parfaite, où les objets et les personnages, traités eux aussi comme des objets, laissent transparaître leurs liens secrets. Le temps semble suspendu, la vie quotidienne prend un aspect d’éternité.”
Ces propos ont été notés et conservés après avoir lu les articles signés William Burger, qui font ressusciter Vermeer deux siècles après sa mort.
Il parle aussi de Hokusai, un artiste japonais du XIXe siècle, qu’il considère comme un des plus grands peintres de tous les temps et qui ambitionnait de dessiner de l’herbe. Torossian pense que seule la nature est grande et que nous n’en sommes que les serviteurs.
Picasso l’intrigue. Il loue le sens de l’observation de l’auteur de ‘Guernica’, dont il rapporte une parole caractéristique: “Je ne cherche pas, je trouve.”
Pour Torossian, “le devoir de l’artiste est de prendre l’essentiel, de ne pas s’empêtrer de détails inutiles.” Il cite Gauguin, qui disait à Van Gogh de ne pas s’attacher à la nature, de faire travailler sa mémoire. “Dans la nature tout est gris, répète-t-il, les accents sont les lumières. Tout grand art tend vers le silence, toute grande œuvre d’art participe à une paix intérieure. Nous ne voulons pas de bruit dans notre peinture. L’important, c’est le rapport formes - couleurs, les objets ne sont que des prétextes. La poésie de la nature est éternelle.”
C’est un vrai bonheur que de voir Torossian travailler. Inspiré par la nature, emporté par la musique de Vivaldi, il exprime à coups de pinceau ce qu’il ressent au profond de son âme. Ce n’est pas en vain qu’Assadour l’a nommé “le Vivaldi de la peinture.” Transporté dans un monde épuré, il fait chanter les montagnes et les collines avec les arbres, danser les formes avec la lumière. Les couleurs et la lumière répondent aux inflexions de la musique. Les bleus deviennent plus vivants, les verts disparaissent derrière les bronzes, les jaunes enlacent les ocres dans un triangle de verdure. Les objets sont oubliés dans le paysage transfiguré par lui. Tout n’est qu’embrasement de couleurs dans une œuvre ordonnée, harmonieuse. Torossian semble lui-même transfiguré : on n’ose pas respirer de peur d’interrompre la magie du moment. Le témoin est devant une œuvre pensée et ressentie à la fois. Les choses sont vues de l’intérieur, avec sérénité. L’artiste est en accord avec lui-même. Amoureux de la nature, amoureux de la peinture, amoureux de la musique, il joint le métier à la magie artistique pour créer une œuvre poétique.
Le monde est trop matérialiste pour Haroutioun Torossian. Il vit dans un monde éthéré, comme en dehors du temps, se contenant de sa richesse intérieure, dédaignant le profit matériel. Il peint par amour de l’art, pour lui-même avant tout. Il s’attache d’ailleurs à ses œuvres, s’en sépare avec regret, parce qu’elles représentent des moments bénis de son existence.
En jetant un regard rétrospectif sur sa vie et son œuvre, on peut dire que l’enfant rêveur qu’il était a atteint son but, est devenu un artiste. A force de volonté et de travail persévérant, il a non seulement réalisé son rêve, mais est devenu aussi une leçon de vie, un exemple à suivre.


     
 
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